Physique et sociologie ? Même combat !

Tout un tas de philosophes (désignés comme tels par les media ou simplement auto-proclamés) dissertent à l’infini dans nos postes de TV ou de radio et dans nos magazines préférés sur l’évolution de la société humaine… S’ils gagnent leur croûte avec ça, tant mieux pour eux ! Mais il y a une autre manière de regarder la question. Beaucoup plus simple, beaucoup plus factuelle, beaucoup moins chaotique et beaucoup moins subjective. C’est en réfléchissant à la loi dite « des gaz parfaits » que l’idée m’est venue. Je vous la propose ci-dessous et vous en penserez ce que vous voulez (mais faites-moi part de votre sentiment. Merci d’avance).

Bien amicalement.

JF

 

/ Carnot et Liouville

Deux grands théorèmes de la physique classique semblent se partager la description du comportement d’un ensemble d’éléments indépendants mais en interaction entre eux, pour peu que cet ensemble soit suffisamment vaste : le théorème de Carnot et le théorème de Liouville.

Le théorème de Carnot nous indique globalement que le rendement est maximum quand le travail est nul. Ce qui est assez satisfaisant au premier abord !)

Puis, en y regardant de plus près, Sadi Carnot nous explique que le désordre est indispensable au progrès.

Au plan sociologique, d’ailleurs, ce sont bien les démocraties qui ont fait la preuve de leur dynamisme et ce sont elles dont les progrès matériels et culturels ont été les plus spectaculaires. Tout simplement parce que, au regard du théorème de Carnot, les oppositions doivent être fortes pour que la puissance que le système peut délivrer soit maximale : 50% + epsilon contre 50% - epsilon semble un bon quasi-équilibre.Les régimes plébiscités n’ont pas la moindre chance thermodynamique de survivre. Et d’ailleurs, ils ne survivent pas à l’échelle de l’Histoire, même si à chaque disparition de l’un d’entre d’eux d’autres apparaissent comme par génération spontanée parce que cela semble être momentanément la voie la plus facile. 

A l’opposé, le gaspillage d’énergie des démocraties semble être un tribut incontournable à payer, parce qu’il est d’origine entropique. L’unique mission de leurs gouvernements consiste finalement à optimiser ce gaspillage, mais sans congeler le système.  Car au zéro absolu tout est parfaitement ordonné mais jamais rien ne se passe. Rien ne peut se passer… 

Le théorème de Liouville, lui, explique à quels endroits l’énergie est dépensée en pure perte dans les systèmes comportant un très grand nombre de degrés de liberté. Et il est au moins aussi amusant ! 

Le théorème de Liouville prêche que, pour un système comportant un grand nombre de degrés de liberté, seule la peau du système compte dans l’espace des phases (en clair : dans l’espace où l'on peut, sans trop de risques de se tromper, tenter de décrire son évolution).

Pour illustrer ce théorème, un de mes professeurs utilisait cette image délicieuse : « Prenez une orange dont la peau a une épaisseur égale à 10% du diamètre. Si l’orange est à une dimension, vous en jetez 10%. Si l’orange est à deux dimensions, c’est 20% que vous mettez à la poubelle. A trois dimensions, ça devient du vol ! » 

C’est bien la peau de l’orange qui devient déterminante quand le nombre de dimensions augmente : si vous achetiez une orange à dix dimensions - ce que je ne vous conseille pas – il ne vous resterait que moins de 10% de l’orange à déguster. Les atomes qui constituent la peau de l’orange vous indiffèrent au plus haut point, mais vous les avez payés au même prix que les autres ! 

Au plan sociologique, on est confronté au même type de problématique statistique : chaque personne isolée, disposant de son cortège de propriétés intrinsèques (particularités physiques, mentales, intellectuelles, affectives, culturelles, etc.) constitue un ensemble de degrés de liberté de la société. Chaque personne dépense une partie de son énergie à interagir avec chacune des autres. Aussi faible que puisse être cette énergie d’interaction en comparaison de l’énergie totale dépensée par la personne pour se nourrir, penser, vivre ou simplement exister, son accumulation pour la société augmente comme la puissance du nombre de personnes, comme le faisait tout à l’heure le volume de notre peau d’orange. C’est-à-dire vite. Très, très vite ! 

Soyons clairs : imaginons la société suivante, constituée uniquement de trois individus identiques, différant uniquement par leurs goûts en matière de couleurs. Robert aime le rouge (R), Victor le vert (V) et Bernard le bleu (B). Attribuons un ‘poids’ de 1 à chacune des possibilités. Assez simple en vérité ! 

Si chacun de nos ‘chromophiles’ est isolé des deux autres, le poids du système vaut trois : R+V+B  Si, par contre, les deux premiers d’entre eux discutent et tentent d’imposer leur goût à l’autre, le résultat peut être R seul si Robert est très persuasif, V seul si Victor a un flingue ou RV si aucun ne réussit à convertir son ami. Le nombre de possibilités (le poids) vaut trois. Pourtant, ils ne sont que deux. En continuant l’énumération pour tous les cas possibles s’ils sont trois, on trouve que le système pèse sept : R+V+B+RV+RB+VB+RVB. Et ils ne sont que trois !

Mettez-en dix si vous êtes patient ou six milliards si vous êtes fou...

Pour limiter le désastre, certaines solutions ont été mises en œuvre intuitivement au cours des millénaires en usant principalement du prétexte que l’union fait la force : développer les sentiments d’appartenance (nationalisme, élitisme, syndicalisme, christianisme et tout un tas d’autres trucs en « isme ») a toujours eu - et a toujours - pour conséquence un effacement des individualités. Par ce biais la société regroupe face à un stimulus donné (finale de coupe du monde, élection, guerre, catastrophe naturelle, gay pride, etc.) des millions d’individus distincts en un petit nombre d’entités au comportement homogène vis-à-vis de l’évènement considéré, relevant chacune de schémas réactionnels bien définis. Les individus constituant chacune de ces entités réagissent tous de manière prévisible à ce stimulus particulier, et les caractéristiques individuelles perdent immédiatement de leur importance.

Menacez d’ouvrir un aéroport quelque part et vous aurez instantanément contre vous une coalition impensable de coiffeurs, de retraités, de golfeurs, de chauves, d’agriculteurs, de gauchistes, de catholiques, d’internautes et d’élus de tous bords. Il y a même, dans cette coalition, des gens qui sont à la fois coiffeurs gauchistes en retraite, golfeurs élus, internautes chauves qui vont à la messe tous les dimanches, garagistes blonds, ecclésiastiques férus de football, ceux qui sont pour et ceux qui sont contre, ceux qui le font savoir et ceux qui ferment leur gueule, etc. Etc.

Malgré toutes ces spécificités individuelles, vous avez réussi à former une entité liée par une cause commune qui efface (au moins temporairement) les différences individuelles. Vous avez créé un « macro-individu ».

Ces macro-individus, au stock de sentiments internes appauvri par la nécessité de trouver le plus petit dénominateur commun, ont un comportement raisonnablement analysable, prédictible et donc utilisable. En effet, n’est-il pas plus facile de négocier avec un seul délégué syndical qu’avec chacun des individus isolés qu’il représente ? C’est à lui en effet qu’incombe la lourde responsabilité de réduire, comme un chirurgien réduit une fracture, les différences secondaires, celles qui n’ont pas de signification dans la cause défendue. Ne se pose alors plus que le problème de sa représentativité (avez-vous remarqué à quel point les Pouvoirs Publics redoutent les ‘Coordinations’ où, précisément, il n’y a pas de représentativité avérée et raisonnablement durable ?)

Quelques macro-individus ayant supplanté la multitude des individus initiaux, le nombre de degrés de libertés du système a considérablement diminué ainsi, donc, que l’énergie nécessaire à la gestion de l’ensemble.

En physique, on dit que le système est « dégénéré », ce qui semble vrai dans tous les sens du terme.L’humanité doit donc trouver le juste équilibre entre trop peu de macro-individus, ce qui conduirait à une uniformité congélatrice (dictatures) et trop d’individualités, ce qui rendrait impossible la vie en communauté (personnalisme).

Encore une fois, il faut un peu de pagaille (entropie) pour que la vie soit tolérable.

/ L’évolution cyclique et l’évolution continue.

Jusqu’à maintenant, nous n’avons considéré que des systèmes et/ou des comportements statiques. L’exemple de nos ‘chromophiles’ est donc énormément réducteur car il laisse supposer, par exemple, que la préférence de Robert pour la couleur rouge est définitive et indiscutable… Mais la nuit, qu’en est-il ? On sait - et c’est démontré - que la sensibilité aux couleurs de l’œil humain dépend de la luminosité ambiante (« la nuit, tous les chats sont gris »).

Ce type de variation va changer notre dénombrement de cas possibles et donc le résultat sur le poids du système : R, V et B ne verront plus que G (gris) et leur différentiation sur les couleurs disparait naturellement. Le poids du système redevient au maximum 3 car ils sont trois, chacun sensible à une nuance de gris qui lui est propre (GR1, GV2 et GB3).

Les paramètres cycliques sont nombreux (repas, sommeil, etc.) et généralement communs à tous les individus appartenant à la même société. Ils ne sont donc que peu différenciant au sens de Liouville.

De la même manière, sur une échelle de temps plus longue (celle d’une vie humaine, par exemple) les caractéristiques individuelles changent. Tel individu qui a « réussi » dans sa vie va être enclin à sauvegarder ce qu’il a acquis alors que son collègue de promotion à l’ENA ou ailleurs mais qui estime avoir « échoué » ne va chercher qu’à améliorer son sort.

Il y a donc une force motrice différente entre ces deux éléments de la société, en plus de tout le reste déjà vu. C’est un truisme du plus bas étage que de dire que les sociétés jeunes sont plus dynamiques que les sociétés anciennes, mais en réalité ça n’est que le constat de l’absolue nécessité thermodynamique de trouver un équilibre.

Carnot, Stephan et d'autres nous expliquent que la chaleur (donc le mouvement) se déplace toujours d’une zone chaude vers une zone froide. Et ce d’autant plus vite que l’écart de température entre les deux zones est grand.

Lorsque le processus de thermalisation est terminé l’équilibre est atteint et l’évolution de la société s’arrête. On entame alors un processus de décadence car l’entropie, elle, existe toujours. La seule préoccupation d’une société devient alors sa survie car elle n’a plus rien à gagner et tout à perdre. Selon les circonstances extérieures (le dynamisme d’une autre société concurrente : voir par exemple la disparition des Incas) la société disparait plus ou moins rapidement, même si elle laisse derrière elle des traces de sa présence passée (mots grecs ou romains actuellement encore en vigueur dans notre langue, monuments, concepts, ouvrages littéraires, etc.)

Il semble, au regard de l’histoire, qu’une société/culture humaine dépasse difficilement le cap de 2500 ans. Mais aucun théorème que je connaisse n’explique ce chiffre. Si quelqu’un a une idée, je suis preneur !

/ Les fluctuations

Les fluctuations imprévisibles et non analysables jouent également un rôle significatif, même si ce rôle semble de moindre importance à notre échelle.

Quand Planck a établi les limites temporelles en deçà desquelles il était impossible de prévoir l’avenir dynamique d’un système et même de pouvoir décrire le moindre système, il a condamné l’univers primordial !

De la même manière, une civilisation naissante n’est pas descriptible car ses lois fondatrices ne sont pas encore établies. Il faut du temps pour que les lois de comportement social se condensent comme il a fallu du temps pour que les particules initiales (électrons puis protons, puis toutes les autres) se condensent à partir des germes fondamentaux (les photons principalement, dans le cas de notre univers). 

/ En guise de conclusion (provisoire, bien sûr !)

Un système quel qu’il soit est toujours régi par des lois simples à la condition qu’il comporte un grand nombre de degrés de liberté.

Et l’humanité n’échappe pas à la règle ! Elle n’en a ni l'envie ni, surtout, le pouvoir…