L’auxiliaire de vie

Vous me direz, un coup de gueule de JF on a l'habitude… C'est pas le premier (note de l'auteur : pas le dernier, non plus, j'espère !)

Mais faut y aller, sinon c'est ultra-mauvais pour le foie et toute cette sorte d'organes cachés qui font rien qu'à nous embêter…

Alors, voilà : Je regardais distraitement la TV entre deux ou trois autres activités simultanées qui ne vous concernent pas. C'était sur TF1 (je n'imagine pas que les autres chaînes soient meilleures dès lors qu'il ne s'agit que d'audimat). "Sosie or not Sosie" était, je crois, le titre, de l'émission. Déjà, au départ, bravo l'imagination… Mais bon...

Parmi tous les sketches présentés à une salle obéissant servilement aux injonctions des panneaux "Applaudissez", "Riez", "Tapez dans vos mains" et "Fermez vos gueules", il y en a un qui m'a profondément choqué dès son démarrage. Du coup, j'ai regardé pour voir jusqu'où ils oseraient aller.

En deux mots, le scénario :

Une auxiliaire de vie (c'est elle la victime) trimbale un abominable petit vieux (par ailleurs admirablement interprété par Galabru dont je ne comprends toujours pas pourquoi il a accepté de contribuer à cette mascarade. Avait-il quelque échéance criarde à honorer ? En tout cas, ça n'ajoute rien à sa grandeur que je j'appréciais pourtant jadis) jusqu'à l'adresse qui lui a été donnée. Mais surprise ! A l'adresse indiquée sur son bon de mission il y a un magasin qui n'a rien à voir avec ce à quoi elle s'attendait…

Alors, affolée, la petite fait le tour de la planète au téléphone. On voit le désarroi puis la terreur envahir peu à peu ses yeux.

Elle appelle enfin le fils du vieux. Icelui l'engueule parce que son père est prétendument mort depuis un an et que son appel est une blague de très mauvais goût.

Le supplice prend fin dans l'hilarité générale après 1/4 d'heure d'émission (je ne connais évidemment pas le temps de tournage).

En beaucoup d'autres mots (désolé, je suis bavard quand je suis en colère), voilà mon sentiment : il y a, dans un village du sud de la France (au pays des santons, comme chantait Hugues Auffray), une petite vieille rabougrie qui se présentera bientôt sur la rive du fleuve ultime. Son âme sera bien plus légère que la plus légère des plumes et Anubis lui prendra la main et l'accompagnera vers son nouveau monde.Nous ne connaitrons jamais la suite, mais puisque personne n'en est jamais revenu, c'est que ça doit être super chouette, là-bas.

Pour l'instant, la petite vieille n'est pas seule. Il y a les infirmières, les voisines, la femme de ménage qui vient les mardis et les vendredis matin, le médecin, la dame qui lui apporte l'Hostie une fois par semaine. Parfois, une de ses sœurs ou une de ses nièces vient lui rendre visite. Il y a aussi des amis de tous âges, de toutes confessions. Il y a le facteur qui passe presque tous les jours et qui apporte le courrier. De la pub, surtout. Quelquefois des factures.

Elle ne sait plus ouvrir ses lettres elle-même. Elle ne comprend plus pourquoi le Fisc lui demande de justifier ses revenus dont elle ne connaît pas le montant, ni pourquoi la Lyonnaise des Eaux lui demande de payer un nouveau compteur qu'elle n'a jamais demandé. Même signer un chèque est devenu un acte totalement abstrait.

Elle sait qu'elle a deux fils, mais elle ne souvient plus lequel lui a téléphoné. Ni quand. Ce matin ? Il y a trois jours ?

Le temps n'est plus maîtrisable. Les jours s'allongent ou raccourcissent de leur propre gré. Elle n'y peut rien et elle ne cherche d'ailleurs pas à y pouvoir quelque chose.

La petite vieille ne sait plus pourquoi il est indispensable de se réveiller. Elle serait si bien dans un sommeil sans fin.

Et puis, il y a les aides à domicile. Les Auxiliaires de Vie, comme on dit. Elles sont là tous les midis et tous les soirs. Dimanches et jours fériés, quel que soit le temps, leurs propres problèmes, leurs enfants ou leurs copains à assouvir. Elles font les courses indispensables. Elles préparent le repas et restent là tant qu'elles ne sont pas certaines que tout est bien.

A chaque fois où elles ouvrent la porte de la petite maison elles ont la terreur de ne trouver qu'un parchemin desséché sur le lit où dormait la petite vieille quand elles l'ont laissée la veille au soir. Combien de fois ont-elles téléphoné aux proches de la petite vieille simplement pour informer ou parce que la charge émotionnelle était arrivée à un niveau inacceptable ? Tout ça sur leur propre forfait téléphonique, généralement.

Même si elles ne sont pas de service, quand elles passent dans le quartier elles viennent faire une petite visite. Juste pour voir si tout va bien et faire une bise. "Alors Mamie, comment ça va aujourd'hui ? Vous avez l'air en pleine forme ! Vos fils vous ont appelée ? Vous êtes contente, alors ! Le Mistral s'est levé, mais ça ne durera pas…".

Certaines ont changé de métier - et on les comprend - mais elles reviennent quand même faire un petit tour de temps en temps, y compris à l'hôpital quand la situation est ce qu'elle est. Elles ont transmuté la petite vieille en leur propre grand-mère (tout ça pour dix euros de l'heure, au cas où la question titillerait certains…) Et la petite vieille les a adoptées comme ses propres petites filles. Pourtant elle a mauvais caractère, dit-on, et est avare de ses sentiments.

Alors, Monsieur TF1, avoir joué avec une de ces gamines ce soir est profondément abject. Je suppose que vous avez dédommagé la petite qui vous a servi pour cette occasion et qui sera, de plus, fière d'être passée à la télé.

Je ne sais pas quel est le cours de l'angoisse à la Bourse de Paris, de Londres, de Berlin, de NY ou de Tokyo, mais je m'octroie le droit de vous cracher à la gueule Monsieur TF1.

Voilà ! C'est dit. Et à défaut de servir à quelque chose, ça m'aura soulagé...