La pompiste

C’était aujourd’hui à 17 heures 30, 24 décembre 2016. C’est vous dire comme le temps passe… Et je n'invente rien ! Qui oserait inventer des trucs pareils ? 

On est la veille de Noël, une fête qu'un autre monde nous envie au point de lutter désespéramment contre elle par l’intermédiaire de lamentables petits malfrats dont les mafias ne veulent même plus. Je viens de me rendre au petit supermarché proche du village où j’habite. Rien de vibrant au premier abord… Rien que pour acheter des indispensabletés, faire le plein de carburant pour continuer à apporter mon tribut à la pollution ambiante et pouvoir aussi me déplacer lorsque l’envie m’en prend.

Faut dire que les transports en commun, régis par la loi implacable de la rentabilité, ne desservent plus depuis longtemps le hameau où j’habite. Il y a trois ou quatre bus par jour et se rendre à leurs arrêts, quand on demeure un peu loin, nécessite l’aide d’un voisin bienveillant. Surtout quand on a des bagages et des contraintes.

Mais, bon, admettons que les bus financés par la Région ou le Département ne sont pas des taxis et ne peuvent sillonner l’ensemble des routes, chemins vicinaux ou sentiers qui font du bas Morvan une merveille de tranquille solitude. Bien sûr, on peut toujours mander un taxi… Mais les « über alles », si vous m’autorisez ce calembour douteux, ne sont pas de mon style. Pas besoin d’un gorgeon de whisky, de fauteuil en cuir, d’accès à l’internet, ni d’un majordome ou d’une majordomesse pour faire un kilomètre jusqu’à l’arrêt de bus. Quant aux autres taxis, ils viennent de Nevers et y retourneront ensuite. Facturation adaptée…Donc, je pollue sans pouvoir faire autrement mais ce n’est pas le sujet de ce soir.

J’ai fait le plein de gazole pour ma voiture et ai souhaité comme il sied un 'joyeux Noël' à la jeune femme (25, 30 ans ? Peut-être moins ?) prisonnière de la cahute destinée aux paiements.

« Non, pas de joyeux Noël pour moi, Monsieur, m’a-t-elle répondu avec une infinie tristesse. Ma fille est morte il y a deux mois. »

Dans ces cas-là, vous faites quoi, vous ? Moi, je n’ai pu que balbutier des banalités, des « toutes mes condoléances », des « je suis infiniment désolé » et toutes ces choses atrocement inutiles… Mais dans le magasin, j’ai acheté une fleur pour elle. Une plante verte avec des feuilles rouges à son sommet, dans un pot en céramique brune, tout en me demandant si c’était opportun. C’est dur de savoir quoi choisir dans ces cas là… Il y a peut-être même des gens qui, ne sachant pas quoi choisir, ou n’y pensant même pas, ne choisissent rien. Tant pis pour eux…

En repartant, comme il n’y avait pas de clients à la station-service (s’il y en avait eu, j’aurais attendu), j’ai frappé à la porte de sa prison de verre et, tout en craignant un peu sa réaction, je lui ai offert la fleur.

Alors est arrivé l’inimaginable : une larme que, commerce oblige, elle n’avait pas le droit de laisser transparaître, a coulé de ses yeux.

Elle m’a dit « Il ne fallait pas, c’est trop gentil... », mais tout son visage me disait l’inverse. Elle m’a pris la main, l'a serrée très fort en tremblant un peu, et m'a fait une bise sur chaque joue sans que je lui demande rien puis son regard embué m’a suivi pendant que je rejoignais ma voiture.

Petite inconnue, perdue dans ton malheur, si cette petite fleur t’a amené, ne serait-ce que pendant un instant fugitif, une possibilité de penser à autre chose, et si elle t’a donné le sentiment que d’autres, fussent-ils de vieux chnoques, compatissent et penseront dorénavant à toi, je t’aurai peut-être aidée un peu.

Courage, petite fille. La douleur ne doit pas empêcher l’avenir.