Un esprit chagrin m'a insulté sur Facebook en me traitant de raciste.

Je suis friand de critiques mais ce n'est pas de ma faute s'il n'a rien compris ! C'est pas mon problème, c'est le sien. Et si d'autres pensent comme lui, j'accepte leurs remarques si elles sont polies et je suis prêt à en parler.

Désolé si d'autres ont pu êtres également choqués, mais l'histoire ci-dessous est strictement vraie et Fatty et Smadja étaient mes amis. De plus, combien parmis nous ont été repêchés à un exam sans que l'on pense que leur diplôme était obtenu "au rabais" ?

Smadja et Fatty

Nous étions copains à la fac de Grenoble, au tout début des années soixante-dix. 

Smadja était juif et apprenti rabbin. Il portait la kippa, mais ça ne l’empêchait pas d’être étudiant en Physique car il voulait comprendre l’univers avant de gober naïvement les Saintes Ecritures. Il vivait chichement dans une « cité U » comme on les appelait à l’époque (maintenant on dit « résidences pour étudiants », ça fait plus civilisé) et ne demandait jamais rien à personne. Sa famille vivait dans un des multiples faubourgs de Tel Aviv et n’était pas très riche. Il ne la voyait donc que rarement. Juste quand il avait économisé assez de fric pour se payer un billet d’avion. On va dire deux fois par an pour fixer les idées.

Fatty, de son vrai nom Fatah, était musulman. On l’appelait Fatty parce qu’il était un peu enveloppé… Lui non plus ne demandait rien à personne et vivait comme il le pouvait grâce à quelques aides apportées par l’Etat Français. Je ne me souviens plus s’il était Syrien ou Palestinien, mais ça n’a aucune importance.

Ils étaient amis et j’aurais beaucoup plaint l’inconséquent qui aurait tenté de s’en prendre à l’un des deux : il aurait eu tout de suite l’autre sur le dos ! Smadja, impressionnant comme un poil dans la neige, aurait rameuté toute la promo et Fatty, pratiquant des sports de combat pour le fun, aurait réglé la question tout de suite, même si c’était interdit par la charte des karatékas et par la loi. Quant à s’en prendre aux deux en même temps, il eut fallu interner l’inconséquent et l’analyser en détail !

Chacun avait sa foi, ses croyances et ses exigences alimentaires… Environ une fois par mois, avec quelques amis, on organisait un repas un samedi soir, dans un ersatz de chalet, à La Morte (rebaptisée l’Alpe du Grand Serre parce que c’est plus attractif pour les touristes), chalet que nous prêtait pour l’occasion un prêtre, vieil ami d’un de la bande et qui ne se posait pas de question sur notre impiété chronique. Il devait considérer qu’on était mieux là qu’à faire nuitamment les cons dans les rues de Grenoble. Fatty et Smadja participaient quelquefois et on passait la nuit à critiquer ce qui devait l’être dans notre monde. Et y’avait du boulot, pas le temps de s’ennuyer ! Selon le menu (on n’avait pas une tune et c’était toujours du riz ou des pâtes, éventuellement égayés de quelques condiments ou ajouts que la nécessité nous contraignait à limiter) ils triaient ce qui était compatible avec leur foi ou leurs habitudes.  Fatty terminait son repas bien après les autres, tout froid (le repas, pas Fatty) quand il s’agissait de riz cantonnais, car enlever les petits morceaux de jambon lui prenait un temps fou et Smadja n’en finissait pas de nous demander si dans le ragout il n’y avait pas à la fois de la vache et du veau. Mais on les aimait comme ils étaient, parce c’est comme ça qu’on doit faire pour être bien ensemble. On ne se posait d’ailleurs même pas la question.

Une fois, Ho Dung Son - mon colocataire de bureau au labo où nous transpirions sur nos thèses – est venu lui aussi avec nous dans ce chalet. Vietnamien, convivial mais très discret, semblant regarder la vie comme un entomologiste le ferait d’un nouvel insecte, il était beaucoup moins expansif que Fatty ou Smadja.

Il a observé notre meute et m’en a parlé le lundi suivant : « vous êtes bizarres toi et tes copains, mais ça faisait longtemps que je n’avais pas passé un aussi bon moment ». La sanction d’un asiatique m’a finalement beaucoup plus ému que je n’aurais pu l’imaginer. Tu sais, quand on est jeune, je jugement des autres a peu d’importance, mais là…

En tant que délégué des étudiants de ma promo (ils sont fous, ces étudiants de voter pour des mecs qui ne sortent même pas d’un grand lycée !) j’avais le droit d’assister aux oraux des examens. Pour moi, ancien ouvrier agricole qui n’aurait jamais imaginé ça quelques années plus tôt, ce n’était pas un droit : c’était un devoir.

Donc, j’étais toujours présent et l’université me demandait ensuite quelle était ma vision des choses : est-ce que l’oral de untel ou de tel autre avait été équitable ? Pas trop stressant pour le candidat ? Pour le professeur lui-même ?  Pas comme un procès ? Etc.

Dans une école d’ingénieurs ça aurait été impensable ! Mais à la fac de Grenoble, juste après 1968, c’était de rigueur grâce notamment au Président de l’université, Michel Soutif.
Je donne le nom car il est mort il y a peu à ma grande tristesse. Un grand prof, un vrai, comme le Révérend-Père Valentin. Un de ceux que l’on souhaite à tous les étudiants présents et à venir.

Pour Smadja, l’oral de l’examen ne posait aucun problème car il connaissait par cœur tous les bouquins écrits par nos profs, mais pour Fatty ça a été un poil plus compliqué ! Il ne méritait pas vraiment le diplôme mais n’en était pas loin. Quand l’examinateur (un prof de maths rigide, coincé, d’une timidité et d’une humilité sans bornes, claustrophobe au point qu’il ne pouvait pas prendre le trolley pour venir sur le campus – ceux qui l’ont connu le reconnaitront) lui a demandé : « que comptez-vous faire ensuite ? » Fatty a répondu « si vous me mettez 11, je passe avec tous les copains ! » L’examinateur a eu une esquisse de sourire difficilement contenue et lui a mis 11/20. C’était bien le moins qu’il pouvait faire, non ? En tout cas, c’était mon avis et celui de l’essentiel de la promo. Et Fatty est resté avec nous pour une année de plus.

Je ne sais pas ce que sont devenus Smadja et Fatty, mais j’espère (et je crois) qu’ils ne se sont pas embarqués dans des luttes inutiles.
Adieu, Fatty et Smadja. On ne se reverra évidemment plus mais je vous envoie mes remerciements pour tous les moments passés ensemble, pour ce que vous avez été et m’avez apporté comme leçons pour la suite de ma vie.